Difficile sera le parcours : un roman d'Eloïs Anguimate

Difficile sera le parcours

Un roman de M. Eloïs Anguimate

Editions Amalthée, 2007 - 426 pages, 19,95 euros

Eloïs Anguimate est docteur en philosophie. Il a aussi occupé de hautes charges politiques en Centrafrique, puisqu'il a été ministre de la fonction publique. Son roman offre de très nombreuses clés pour comprendre les structures familiales en plein bouleversement dans l'Afrique contemporaine. On y suit le parcours douloureux d'un père puis de son fils pour échapper aux pesanteurs du milieu familial et social traditionnel, s'élever intellectuellement et moralement. Derrière le pessimisme amer de la narration, l'auteur fait montre d'une lucidité de tous les instants sur la responsabilité des Africains de prendre en main leur destin. La littérature permet mieux que les Sciences humaines d'explorer le vécu, dans ce qu'il a de singulier et d'universel. Difficile sera le parcours est un très grand roman qui mérite d'être diffusé.

« Difficile sera le parcours », premier roman d'Eloïs Anguimate, se déroule en Centrafrique aujourd'hui. L'amateur d'exotisme et de cultures lointaines recevra un choc. Le livre semble parfois peindre une aimable Afrique de carte postale, d'image d'Epinal, mais c'est pour mieux dynamiter ce cliché.

Un roman d'éducation parfaitement maîtrisé

Du reste, Anguimate livre ici bien plus qu'un « roman africain » ou roman du tiers monde. L'auteur aborde un vécu qui dépasse le cadre africain et touche à l'essentiel de la condition humaine. Au plan littéraire, ce roman très construit, à l'architecture complexe, est un exercice de style très maîtrisé, très abouti, où les grands canons universels du roman de formation ou d'éducation sont revus, dans un cadre africain. Le livre y puise une originalité, une nouveauté confondantes, alors même qu'il se soumet rigoureusement aux lois du genre. Dans ce livre, l'Afrique contemporaine, à partir du vécu particulier qui est le sien, montre aussi sa capacité de dialoguer avec tout le genre humain, tant l'histoire racontée ici est vraiment notre histoire à tous.

Roman africain qui n'en est pas, « Difficile sera le parcours » est aussi une autobiographie qui n'en est pas une. Ecrit à la première personne, le livre ne raconte pourtant pas la vie de son auteur. Il s'agit d'une voix, d'un vécu, d'une conscience dont l'expérience en ce monde est une synthèse de ce que vivent probablement des millions d'Africains de nos jours.

« Madame Bovary, c'est moi » disait Flaubert de son personnage. Au départ, Flaubert avait lu une chronique de journal sur une banale femme de province. Son imagination s'était enflammée pour faire de ce personnage insignifiant le type du mal féminin, le « bovarysme » de la femme ordinaire. « Etienne, c'est moi », semble dire Anguimate. Un échec aussi poignant que celui de Emma Bovary cerne le héros ordinaire de son livre, ou plutôt son anti-héros. Etienne, ou « le mal africain » intérieur, comme une prison dont on n'échappe pas.

Le livre s'ouvre pourtant sur un passage éblouissant de fraîcheur, vrai morceau d'anthologie : Etienne se baigne dans son marigot, et c'est le seul moment de tout ce livre où le héros échappe à son destin. Transcendant sa triste condition, il est brièvement le roi de son monde, communiant avec une nature innocente, échappant au mal mystérieux qui le ronge depuis toujours. Le bain baptismal n'aura été qu'un éphémère moment de bonheur et de grâce dans un roman marqué par l'apprentissage de l'échec.

En narrant une vie emblématique sur le mode de l'autobiographie, Anguimate se rapproche bien souvent d'un genre difficile inauguré par Saint Augustin dans ses « Confessions ». Dans ce livre, le célèbre évêque n'avait pas voulu évoquer sa carrière ni raconter sa vie, mais retracer l'itinéraire presque initiatique d'une âme plongée dans les ténèbres de ce monde. Le « mal africain » qui frappe Etienne semble évoquer souvent un mal bien plus radical, celui de la condition humaine.

Si le roman d'Anguimate évoque le registre de la confession augustinienne, il se rattache surtout à un genre prisé par la littérature allemande : le bildungsroman, ou roman d'éducation. Le roman d'éducation retrace généralement la genèse de la formation d'un caractère, de l'enfance à l'âge adulte, en montrant l'interaction de la subjectivité et du milieu social. Les romans d'éducation sont souvent du type héroïque et montrent l'ascension du personnage vers un destin singulier, grâce à ses vertus et sa foi en sa bonne étoile. Flaubert inversa le genre en présentant le personnage de Frédéric, dans l'Education Sentimentale, comme un antihéros à la vie globalement médiocre. Plus près de nous, « Barry Lindon », le chef-d'œuvre cinématographique de Stanley Kubrick, montre l'ascension usurpée d'un arriviste irlandais dans la haute aristocratie britannique jusqu'à sa chute uniquement due aux tares de son caractère.

« Difficile sera le parcours » semble d'abord se rattacher au genre le plus pessimiste du roman d'éducation, mais une lecture approfondie nuance ce pessimisme. Toujours est-il que le titre énigmatique, « Difficile sera le parcours » est l'extrait d'un sermon prophétique que le jeune Etienne a entendu dans la bouche d'un pasteur quand il était jeune. Le sens de cet oracle lui échappait alors. La maturité lui révélera que les difficultés ont fait de lui un homme mais un « homme sans qualité » à l'opposé de ce qu'il aurait voulu être.

Comme dans toute œuvre inspirée, Anguimate joue avec des catégories simples, leur donnant une porté universelle. Le « difficile parcours », dans le roman, c'est à la fois l'espace qui sépare Gbakoyabrou de la grande ville de Bangui, et le temps qui sépare l'enfance de la maturité, le « ce qu'on voulait être » du « ce qu'on est devenu ». Au fil des pages, le trajet géographique se charge de souvenirs douloureux, entrecoupés de plages de félicité illusoires. Tout cela est narré avec détachement et pudeur. Paysages simples, grands moments, tant de temps perdu pour trouver sa place parmi les siens.

De plus, Anguimate aime brouiller les pistes. Il suit parfaitement les canons de l'autobiographie, de la confession, et du roman d'éducation, mais l'auteur défait ensuite ces trois genres littéraires avec une audace qui fera grincer les puristes. Comme si la vraie signification de la vie d'un être humain était encore « ailleurs ».

Dès le début du livre, on sait en effet que la narration de la vie du père (Etienne), même si elle va occuper plus de la moitié du livre, n'en est pas le sujet principal. Quelqu'un parle ici de lui pendant deux cent pages, mais c'est pour parler d'un autre. Le père rapporte sa vie ratée, mais le lecteur sait que le livre concerne une autre vie : celle du fils. Anguimate a suivi à la lettre les lois du genre, mais pour écrire autre chose.

La vie du père et la vie du fils en miroir

La vie du père va se révéler être le miroir de la vie du fils, rapportée à la troisième personne. On atteint ici un niveau de tragédie poignant. Le livre est la confession d'un père qui s'est toujours senti maudit mais qui place tous ses rêves et ses espoirs dans son fils aîné. Lequel fils, dénommé Fabrice, ne va pas cesser de nous surprendre par la qualité de son âme : supérieurement doué pour l'étude, c'est aussi un être tendre et bon, épris d'idéal, de justice. L'éducation hors de son milieu en fera un être nettement supérieur aux siens, mais qui fera tout pour les sauver. Jusqu'à sa perte à la fois atroce et grandiose.

Comme le père rongé par un sentiment d'échec qui n'arrive pas à croire à tant de qualités, le lecteur guette lui aussi la chute de ce fils trop pur pour ce monde. Le livre comporte un insoutenable suspense spirituel et moral. On se doute que le mal aura le dernier mot, mais on ne sait comment il s'abattra. 

Quand la chute survient finalement, d'une façon que l'on n'attend guère, le détachement du narrateur touche au sublime : alors que le chœur des pleureuses (tous les proches du fils, mais aussi le pays entier) entre dans un chagrin infini en pleurant la mort d'un juste fauché en pleine gloire, le père vit la scène des funérailles comme si ce n'était pas son fils et qu'il n'était pas le père. Le roman pouvait s'achever en un petit chef-d'œuvre de mélodrame, mais Anguimate lui donne une fin stoïque, où le narrateur ne cède pas à la puissance des sentiments pourtant bien naturels.

Les destins croisés du père et du fils font toute la force du livre. Si le roman ne racontait que la vie de Fabrice, il serait un honnête roman d'éducation africain assez classique. S'il ne racontait que la vie du père, il serait une confession trop sombre qui susciterait un grand malaise, voire une révolte : à quoi bon raconter une vie si peu édifiante ?

Ici, on se demande si Anguimate n'a pas voulu, tout simplement, écrire une méditation chrétienne, ou plutôt biblique. Certes, la figure du Christ apparaît peu dans ce livre, le clergé n'y a que des rôles secondaires, la foi en Dieu y semble anecdotique. Pourtant, un tel livre ne peut avoir de sens que si on le lit sous un angle biblique. Il y a à cela une raison très forte. Toute la première partie du livre, où l'on découvre par une série de flash-backs très complexes la descente aux enfers du père, ne prend tout son sens que comme annonce du fils. Or la vie de ce dernier va se métamorphoser à la fin en une apothéose, une ascension, qui révèle soudain tout un paysage spatio-temporel qu'on ne soupçonnait pas pendant tout le récit.

En effet, la majeure partie du livre se passe tout entière à Bangui et dans le village de Gbakoyabrou et sur la route entre les deux endroits : un univers de gens très ordinaires, de « Centrafricains d'en bas ». Le pays et ses institutions y sont certes évoqués mais très vaguement, comme sur les gros plans photographiques où l'objectif n'accorde d'importance qu'au sujet, en laissant le contexte dans le flou. Les dernières pages renversent complètement la perspective : la figure du président de la République apparaît à la fin du livre, l'hommage de toute une nation rendue au meilleur de ses enfants, au moment de son départ vers l'au-delà. A la mort de Fabrice, l'arrière-plan vient au premier plan.

Le livre s'achève sur une eschatologie : oui, la vie humaine tend vers une grandeur finale, dont la figure du chef d'État, présent au moment de la mort n'est qu'un avant-goût terrestre et humain. Fabrice tendait vers la grandeur patriotique en ce monde, dans son pays d'origine, mais on se dit que son âme tendait vers une patrie plus vaste. La plus haute autorité de son pays le salue au moment de son départ, mais le véritable honneur, Fabrice le recevra dans l'au-delà.

Ici, il faut saluer la pudeur d'Anguimate et son sens du mystère. L'eschatologie de son roman peut faire croire qu'il a une vision chrétienne de la condition humaine. Or le roman s'achève sur la mort d'un juste qui n'annonce aucune résurrection. De plus la sécheresse stoïque des dernières phrases, le refus catégorique de tout pathos, peuvent laisser perplexe le lecteur qui voudrait pleurer le héros mort trop tôt.

Tout semble se passer comme si Anguimate nous acheminait vers une conclusion christique de son roman pour la remettre ensuite en cause. Pourquoi ? C'est une des questions que pose ce livre.

Un roman biblique ?

En fait, plus que chrétien, « Difficile sera le parcours » est biblique au sens large. De façon schématique, la vie du père est rongée par un mal qui le dépasse, qui ne vient de nulle part. « Mauvais je suis né,  pêcheur ma mère m'a conçu » dit le Psaume 51 dans l'Ancien Testament : un thème qui annonce le thème chrétien du péché originel. Certes, la biographie d'Etienne détaille les méfaits dont il se rendra coupable par sa seule faute, jusqu'à l'âge de 40 ans. Mais tous ses méfaits semblent venir d'un puits sans fond, d'un mal radical, quasi existentiel.

Même s'il a des circonstances atténuantes à son propre pourrissement, Etienne est jusqu'à sa maturité un être attiré par « le moindre bien ». Il vit au jour le jour et dilapide tous les espoirs placés en lui. Envoyé à Bangui par tout un village qui rêve de lui comme modèle, il ne va jamais se battre dignement pour réussir, mais se laissera influencer par des compagnons de débauches plus minables que graves. Indiscipliné, velléitaire, il s'en remettra souvent à la sorcellerie sans trop y croire, et se retrouvera, de retour au village, avec deux femmes au foyer qui le quitteront. Au passage, Anguimate nous fait relativiser des thèmes que notre bonne conscience occidentale impute si facilement à l'Afrique : oui Etienne verse dans la polygamie, il s'adonne à la sorcellerie, il est sous la pression d'une culture clanique et traditionnelle où l'individu est écrasé. Mais cet Etienne est moins « africain » que fils d'Adam et pécheur au sens large. Les tristes héros de nos pauvres romans ou films occidentaux ne sont pas moins déchus, sorciers, polygames et veules dans leur conformisme que cet Etienne de Centrafrique. Sous nos dehors de prospérité, nos sociétés ne sont pas plus développées que le monde dans lequel vit Etienne.

Le tournant du roman se situe lorsque Etienne atteint l'âge biblique de 40 ans. Telle une ligne de partage des eaux, sa troisième union matrimoniale va séparer sa vie avant et sa vie après. Les deux premières femmes ne lui ont pas donné d'enfant. Venant après Zoro et Alice, Gisèle sera une sorte de nouvelle Eve dans la vie d'Etienne. Elle est à la fois la femme aimée, l'élue du cœur librement choisie et celle que la tradition la plus rigide va attribuer à Etienne au prix d'une palabre sans fin qui est savoureusement décrite dans le livre. Cette union matrimoniale où le mariage arrangé et le mariage d'amour se respectent l'un l'autre, va stabiliser Etienne, entre un amont marqué par l'échec et un aval marqué par l'ascension du fils tant aimé, Fabrice. Et ce fils aîné ne sera pas un oppresseur, comme trop souvent en Afrique, mais un être charmant et libérateur qui se sacrifie pour les autres.

Fabrice fera le trajet initiatique de Gbakoyabrou à Bangui, trajet maudit pour le père, mais qui ouvrira à Fabrice des bénédictions croissantes. Car Fabrice ne verra pas ce que son père a vu à Bangui. Il ne verra ni Sodome ni Gomorrhe, ni les lieux mal famés de la jeunesse de son père, mais il fréquentera de bons endroits où sont éduquées les futures élites, et il ira bien au-delà des attentes de ses parents et de ses maîtres.

la correspondance de Fabrice à sa famille occupe une partie de la deuxième moitié du roman. Anguimate se paie presque le luxe de toucher au roman par lettres, montrant ainsi l'étendue de ses dons littéraires. On est enchantés par la noblesse des sentiments de Fabrice, son appétit d'idéal et de valeurs. On est tout aussi abasourdis que ses parents : des gens simples, réalistes, que les hautes envolées littéraires de ce drôle de fils laissent pantois. Dans des passages pleins de drôlerie, le narrateur avoue sa perplexité devant ce « nègre blanc » de Fabrice qui aime la musique classique occidentale et les philosophes aux noms imprononçables.

L'ascension spirituelle, intellectuelle et morale de Fabrice tire ses parents et son village vers le haut, sont porteurs d'espérance. Ce fils devient une figure christique touchante : sa vie se résumera à une certaine manière d'être et de penser, un enseignement moral qui aura fait évoluer les consciences. Mais il mourra sans avoir rien accompli de concret, sans avoir touché une seule femme de sa vie. Il renoncera à la vie médiocre de professeur sous payé pour se lancer en politique, comme élu de la nation. C'est ce député prometteur qui sera fauché en pleine gloire naissante par un mal mystérieux, un dépérissement total conduisant à la mort.

A la fin du roman, on comprend que Fabrice a été en avance sur son temps : il incarne pas ses vertus morales le « rêve africain », celui d'une vie bonne et exemplaire, une belle vie digne. Il est patriote mais refuse le système, il est la piété même, mais il ne se soumet pas à l'arbitraire, il est solidaire de tous mais suit sa bonne étoile et sa conscience jusqu'au bout. Ce rêve, Anguimate semble suggérer qu'il ne peut pas encore s'incarner, car les consciences et les cœurs ne sont pas prêts. Et si le roman refuse catégoriquement tout dolorisme à la fin, c'est que Anguimate ne veut pas mettre son Fabrice en croix. Il ne veut pas faire de Fabrice une sorte de Christ surnaturel mort pour la rédemption des péchés de tous. Ce serait trop facile. Il veut plutôt faire de son Fabrice un Messie vigoureux venu trop tôt parmi les siens, mais pas pour rien. S'inspirant de son exemple, les nouvelles générations bâtiront probablement une nation meilleure. « Difficile sera le parcours » peut ainsi se lire comme un diagnostic sans appel des maux humains dont souffre l'Afrique, mais aussi des trésors qui peuvent éclore sur son sol, y compris dans des milieux peu propices.

L'image

Une vue de Bangui, capitale du Centrafrique



18/06/2008
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 139 autres membres