Ethiopie et « Rêve Africain »

A quoi rêvent les Africains ? en quoi l'Afrique fait-elle rêver ? Le magazine Faut pas rêver du 25 juillet sur France 3 donnait des clés. L'émission faisait découvrir un des pays les plus fascinants du globe, un des pays d'Afrique qui a le plus fait rêver le monde (avec l'Egypte). C'est aussi un pays d'Afrique où les rêves de la population sont poignants. L'émission a montré plusieurs rêves qu'ont tous les Africains et les peuples du tiers-monde : des rêves de développement pour une vie plus belle et plus heureuse. En ce sens là, les rêves éthiopiens sont banals pour les Africains, surtout les jeunes. L'émission était justement une bonne introduction aux bonnes pratiques qui réussissent en Ethiopie et ailleurs en Afrique.

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Mais on a aussi découvert un pays inclassable, à part de toute l'Afrique. L'Ethiopie fascine depuis la nuit des temps comme un pays fabuleux. Aucun autre pays au monde ne possède ses trésors légendaires. C'est un pays-musée, où l'humanité vient chercher des clés pour se comprendre. Le reportage nous en a donné des aperçus. Le cas éthiopien montre que « le rêve africain » doit combiner :

-        des traits communs à tous les Africains, leur demandant d'être unis et solidaires pour développer leur continent, faire bloc et jouer le jeu de la mondialisation.

-          des traits originaux que chaque pays d'Afrique doit préserver jalousement pour ne pas se banaliser. Le reportage a montré des éthiopiens très conscients de leur singularité nationale.

Nous allons essayer de distinguer nettement ces deux aspects.

1.       Ethiopie universelle

Plusieurs sujets de « Faut pas rêver » ont montré les bienfaits de la mondialisation pour l'Ethiopie et la banalité des aspirations éthiopiennes. Nous avons retenu trois sujets : le cirque, le sport de haut niveau, les roses d'Abyssinie.

1.1 Magie du cirque en Ethiopie

Ou comment sortir des sentiers battus pour réussir ! L'Ethiopie n'a aucune tradition de cirque. En faire un tremplin d'excellence pour aider les jeunes défavorisés peut paraître loufoque. Le cirque n'atteindra peut-être pas le haut niveau dans ce pays. Qu'importe, il peut être un volet inattendu, ludique, mais très efficace de l'action humanitaire pour stimuler du développement et la réalisation des rêves.


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Troupe de Cirque à  Jima

Au lieu d'insister sur les performances artistiques de la troupe (pourtant réelles), le sujet de dix minutes montrait les bienfaits de cette activité pour l'épanouissement des enfants et des jeunes,  pour le lien social, pour harmoniser traditions éthiopiennes et world culture. Le reportage illustrait pédagogiquement quelques thèmes importants du développement et de l'action humanitaire : stimuler la confiance en soi, le travail en équipe, l'apprentissage des responsabilités, l'égalité des genres. Concrètement, le Cirque de Jima recrute parmi des jeunes en échec scolaire ou social, menacés par la marginalité. Leurs aptitudes étant testées, ils reçoivent une formation aux arts du cirque qui leur donne surtout confiance en eux-mêmes pour donner une image positive à leurs proches. Ils apprennent l'effort, la discipline et la solidarité, un certain perfectionnisme. Le cirque ne les prend pas en charge mais les aide à se prendre en main. Le reportage a souligné l'énorme investissement du Cirque du Soleil dans ce projet. La troupe canadienne développe depuis des années un programme humanitaire en Afrique, convaincue que le cirque peut donner des outils de travail à la jeunesse africaine, en combinant divertissement et éducation. L'UNICEF et la Croix Rouge sont aussi partenaires du Cirque de Jima.

Le tournant du reportage était le spectacle dans un village. On voit alors une curieuse greffe entre culture importée et traditions locales. Le public est d'abord étonné de voir des garçons et des filles faire leurs numéros ensemble. Les rythmes et les thèmes sont peu familiers, mais l'enthousiasme, la joie, la fierté des jeunes sont tels que le public est bientôt obligé de s'approprier le message.

Pour approfondir ce sujet, nous recommandons de lire l'excellent article de Afrik.com sur le crique en Afrique, dont voici un  extrait : « Jongler, chanter, danser, jouer de la musique, faire du théâtre ou des acrobaties, rien de tel pour redonner à des enfants pauvres et abandonnés l'estime d'eux-mêmes. Telle est la devise du Cirque du Soleil. C'est ainsi que le plus grand cirque du monde, a imaginé le soutien au développement personnel et social des jeunes en situation précaire. Le tout grâce à des partenariats avec des organismes communautaires tels que Jeunesse du Monde et Oxfam International, qui ont tout de suite vu l'intérêt d'intégrer les propositions du Cirque du Soleil dans leurs actions humanitaires. » (http://www.afrik.com/article6887.html)

1.2 l'Ethiopie aux pieds ailés

Le sujet sur la formation des athlètes rejoignait la problématique précédente mais en partant du cas inverse. Le cirque est une greffe d'école de réussite en terre éthiopienne, par le travail humanitaire. La course de fond est au contraire la spécialité éthiopienne. Le reportage permettait de voir comment un pays a su créer, développer, maintenir puis exporter une tradition d'excellence qui lui est propre et qui a un retentissement universel. Depuis le légendaire Abebe Bikila, la course de fond est le domaine réservé de l'Ethiopie. Ce pays a fourni à l'humanité ses dieux de l'endurance, il est la grande puissance dans ce domaine héroïque et prestigieux du sport mondial.

Ou plutôt était, car la légende éthiopienne des dieux du stade a ensuite fait les émules au Kenya puis au Maroc, devenus d'autres géants du 5 000 et du 10 000 m, ainsi que du marathon, pour les hommes comme pour les femmes.

Le sujet de « Faut pas rêver » n'a fait qu'effleurer la gloire des stars éthiopiennes, préférant montrer de jeunes coureurs qui ne deviendront sans doute jamais de grands champions mais pour lesquels l'exemple des héros stimule le goût du dépassement. Que la course soit devenue un des grands éléments du rêve éthiopien était montré d'une façon humaine et souvent poignante par le sujet de « Faut pas rêver ». Et en cela, la problématique éthiopienne vaut pou toute l'Afrique. Le sport est un aspect du rêve africain, autant pour sortir de l'enfer (le sport comme réhabilitation et comme instrument de réconciliation entre communautés ennemies) que comme clé de la réussite. Le reportage montrait que courir est populaire en Ethiopie mais les moyens sont dérisoires. Tout est affaire de ténacité. Le pays a certes des avantages comparatifs (hauts plateaux, climat favorable, patrimoine génétique des athlètes, conditions de vie rudes), mais n'a ni infrastructures de haut niveau ni argent. « Je rêve que je gagne parce que ça me rend heureuse », dit simplement une des jeunes coureuses avec un sourire radieux. Une autre au contraire enfouit son visage pour cacher ses sanglots. « J'ai souffert dans ma vie. Mais en courant, je pense à ceux qui sont plus malheureux que moi, fait-elle pour s'excuser. »

Plus tard, une jeune veuve au visage harmonieux et souriant dit sa fierté d'avoir deux filles douées pour la course : « C'est très dur pour moi de dire à mes filles d'aller courir alors qu'elles ont le ventre vide. »

On l'aura compris, ce reportage sur l'excellence athlétique en Ethiopie faisait aussi comprendre que le sport est le rêve de nombreuses jeunes africaines : c'est souvent le seul moyen pour les filles d'échapper au mariage forcé, à la prostitution, à une culture qui les infériorise même si les mentalités évoluent. Le sport aide à promouvoir la dignité de la femme et l'égalité des sexes. On lira à ce sujet l'excellent article du Washington Post

http://www.washingtonpost.com/wp-yn/content/article/2005/12/28/AR2005122801369.html

1.3   Dites le avec des roses abyssiniennes

Le dernier sujet illustrant les bienfaits de la mondialisation pour l'excellente éthiopienne avait trait à la fleur du rêve par excellence : la rose. Là encore, c'était un sujet judicieux. L'Ethiopie est surtout connue pour deux autres cultures : celle du qat et surtout celle du café (lequel est d'ailleurs le don de l'Ethiopie au monde car le breuvage tirerait son nom de la province de Kaffa).

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La rose d'Abyssinie est connue depuis l'antiquité, mais l'Ethiopie est un grand producteur de fleurs depuis peu, au deuxième rang africain à l'exportation, derrière le Kenya, mais avec un avantage comparatif : Addis Abeba est à deux heures d'avion de moins d'Amsterdam que Nairobi. Deux heures importantes pour les roses fraîches. Dommage que le reportage n'ait pas assez  insisté sur les autres avantages comparatifs de l'Ethiopie. En effet, l'explosion de la vente de roses résulte d'une bonne synergie entre des investissements étrangers massifs (Pays-Bas surtout, mais des capitaux indiens se sont aussi lancés), l'excellence des conditions locales et la sagesse des pouvoirs publics qui misent sur ce secteur. Le meilleur facteur pour les roses, c'est d'abord le climat éthiopien, ensuite la qualité des sols, l'abondance de l'eau dans certaines régions, enfin la quantité et la qualité de la main d'œuvre. Le sujet de « Faut pas rêver » soulignait en tout cas le développement d'une véritable industrie de la rose près du lac Zeway : excellente productivité, organisation rationnelle du travail mais aussi et c'est une bonne nouvelle, l'un des meilleurs régimes sociaux du pays pour les travailleurs de ce secteur d'exportation.

2.      Ethiopie singulière

L'émission « Faut pas rêver » nous a aussi dévoilé certains aspects de l'Ethiopie singulière. Le destin de L'Ethiopie est en effet à part en Afrique. Elle n'a vraiment rien fait comme les autres, et les généralités sur le continent africain butent toujours sur une certaine exception éthiopienne. Ses curiosités mettent ce pays à part non seulement de l'Afrique mais de l'histoire humaine en général. D'où les rêves, légendes et fantasmes suscités dans sa très longue histoire. Le style propre à « Faut pas rêver » traitait cette singularité sous un angle anecdotique et pittoresque, sans apporter les éléments de réflexion pour mieux saisir le phénomène éthiopien. On rappellera donc quelques points avant de revenir sur certains sujets du magazine de France 3.

2.1  Eléments de l'exception éthiopienne

Selon la science, l'Ethiopie serait le berceau de l'humanité, et la patrie de Lucy. On y aurait aussi découvert les plus anciens spécimen d'Homo Sapiens. Ensuite, la civilisation éthiopienne est l'une des plus ancienne civilisations africaines avec la civilisation égyptienne. Comme l'Egypte, l'Ethiopie avait une langue écrite dans un alphabet syllabique, le guèze, base de la langue nationale actuelle (amharique). L'Amharique est la deuxième langue sémitique du monde après l'Arabe.

L'Éthiopie est, après l'Arménie la deuxième plus ancienne nation chrétienne au monde, depuis 330. C'est aussi un pays important pour l'Islam. Certains présentent même Harar comme la quatrième ville sainte de l'Islam, mais cela prête à confusion. La population juive d'Ethiopie (les Falasha), descendrait des tribus perdues de Dan. Ils étaient 60 000 en Ethiopie jusqu'à ce que l'État d'Israël décide leur rapatriement spectaculaire dans les années 1980 dans l'État hébreu.

En Afrique, l'Éthiopie est l'une des seules nations qui conserva sa souveraineté pendant le démembrement de l'Afrique au XIXe siècle. Cela dit, elle n'a pas pu échapper totalement à la colonisation occidentale, subissant donc brièvement le joug colonial italien (1936-41), après une terrible guerre. Tout cela explique le rôle singulier de l'Ethiopie dans l'histoire contemporaine. L'Éthiopie est membre de la Société des Nations de 1923, signataire de la Déclaration des Nations unies dès 1942 et un des 51 États Membres fondateurs de l'ONU. Sa capitale, Addis-Abeba, est aujourd'hui le siège de l'Union Africaine dont Haïlé Selassié a été l'un des principaux promoteurs. Jean Pirenne, maître de conférence au CNRS, parle à juste titre d'un pays qui « par sa longue histoire et sa civilisation (uniques en Afrique noire) peut prétendre légitimement à une primauté africaine. »

2.2 L'Ethiopie qui fait rêver

Ces précisions font comprendre quels éléments attirent le voyageur en Ethiopie. Les reportages de « Faut pas rêver », présentaient successivement les villes saintes Harar et Lalibela, toutes deux inscrites au patrimoine mondial de l'humanité.

La ligne de chemin de fer djibouto-égyptienne, construite par les français continue de desservir Harar, à l'Est de l'Éthiopie. la voie ferrée reste un orgueil national, même si le matériel est vétuste, souvent hors d'usage. Harar est associée au souvenir du poète Rimbaud qui s'y retira pour ses affaires. Son histoire est riche. En effet, avant d'être conquise par l'Égypte, elle fut au la capitale du royaume des Harari (1520-1568) et un important foyer culturel islamique puis le centre d'un émirat indépendant.

La ville reflète ce riche passé en proposant un concentré de l'architecture de différentes époques :

  • Du Xe siècle, restent trois mosquées sur les 82 que compte la ville.
  • Les murailles ont été édifiées entre le XIIIe et le XVIe siècle.
  • Les maisons sont aussi traditionnelles, mais certaines d'entre elles sont dues à des immigrés indiens arrivés ici au XIXe siècle.

Pour ces raisons et pour son plan urbain, la ville a été classée par l'UNESCO en 2006.

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Vues de Harar

Harar aurait été fondée au XIIe siècle, mais ce n'est qu'au XVIe siècle qu'elle prend de l'importance. Elle se mue alors en un riche carrefour commercial, grâce au café, excellent dans la région, et au trafic d'esclaves. A cette époque, elle devient également le principal foyer musulman d'Ethiopie, ce qui la conduit à prendre constamment les armes contre les empereurs coptes qui sont à la tête du pays. Harar reste un foyer de rébellion jusqu'en 1887, quand elle est définitivement écrasée par Ménélik II, oncle au deuxième degré d'Hailé Sélassié Ier, le dernier empereur d'Ethiopie.

C'est à Lalibela que le mystère éthiopien est le plus palpable. L'ancienne Roha, rebaptisée Lalibela du nom du Roi, devint une cité monastique au cœur de l'Éthiopie, dans la province montagneuse de Wollo. Gebra Maskal Lalibela (1172-1212), canonisé par l'Église éthiopienne, fit construire de nombreux couvents et églises, après sa conversion au Christianisme.

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Gérard Ponthieu, du Monde, notait judicieusement dans son blog, à propos de la ville : « Si la foi soulève les montagnes, à Lalibela, elle les a creusées. Alors que nos cathédrales s'élevaient vers le ciel, les onze églises de Lalibela surgissaient du dedans de la montagne. Le procédé a été reconstitué : on commençait par creuser les tranchées extérieures délimitant le volume brut de l'église. La taille du monument s'effectuait de haut en bas. À partir du bloc dégrossi, les ouvriers élaguaient les pilastres, ouvraient des fenêtres, puis pénétraient dans le roc et procédaient à la taille des plafonds, coupoles, nefs, croix, piliers, arcs, chapiteaux, marches, tombeaux, créant de l'intérieur, une église complète, « normale ». (Gérard Ponthieu en Abyssinie, http://gponthieu.blog.lemonde.fr/gponthieu/2005/10/lalibela_thiopi.html)

La ville sainte des chrétiens d'Éthiopie est célèbre pour ses onze églises monolithes médiévales creusées à même le roc. La plus célèbre, Saint-Georges, date de huit siècles. Le cœur de chaque église est le "maqdas", la pièce qui abrite le "tabot" symbolisant à la fois l'Arche de l'Alliance et les Tables de la Loi. Seul le prêtre a le droit d'y entrer. La porte est décorée d'images pieuses et de riches draperies. Les sanctuaires de Lalibela sont séparés en deux groupes par le canal de Yordanos, censé représenter le Jourdain. L'aménagement du site a été conçu pour que sa topographie corresponde à une représentation symbolique de la Terre sainte, d'où son appellation de « Jérusalem Noire ».

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Ces détails dévoilent quel « rêve africain » caressa jadis l'Ethiopie : accueillir en Afrique une seconde Jérusalem, peut-être une seconde Rome, probablement dans l'espérance du retour du Messie.

Selon la Fédération pour la paix universelle, la vraie paix à laquelle aspire l'humanité combine l'effort de Dieu et les efforts humains. Paix humaine faite d'interdépendance et d'échanges, elle doit aussi être shalom, la paix éternelle. Dieu veut établir une souveraineté universelle, la souveraineté de l'amour vrai sur la terre et au Ciel. Il ne s'agit pas seulement pour le Créateur d'avoir des religions, mais de réussir l'alliance du pouvoir spirituel et du pouvoir politique, comme celle qui s'instaura dans la période de 120 ans du Royaume-Uni du Roi Saül au Roi Salomon. Israël connaît alors l'unité entre la Loi sainte (Parole de Dieu) reçue de Moïse, le peuple saint (les descendants circoncis d'Abraham, Isaac et Jacob organisés en douze tribus et dirigés par un monarque oint) et la Terre Sainte (Terre Promise). Le prophète Osée dit qu'Israël est littéralement l'épouse de Yahveh.

Ce bref détour par l'histoire du peuple juif aide à comprendre à quoi aspira la grande Ethiopie. Il s'agissait de fonder en Afrique une dynastie salomonienne avec un clergé instruit dans une langue sainte (le guèze), des rois considérés comme les descendants de Salomon et les héritiers de son pouvoir et une terre considérée comme sainte. Tout concourt à faire de l'Ethiopie une sorte d'Israël en terre africaine, le cas particulier des Juifs noirs n'étant que l'épiphénomène d'une élection plus large.

L'homme qui ne voulait pas être roi

Le dernier reportage de « Faut pas rêver » concernait le pays Konso, dans la vallée de l'Omo. Un condensé des problématiques du continent africain, et une réponse originale, éthiopienne, à des questions qui se posent partout ailleurs : concilier modernisme et tradition, gérer les conflits tribaux, préserver l'environnement et empêcher la déforestation. Mais voyons d'abord le décor. On découvre soudain, au cœur d'un village traditionnel, un personnage vaguement rastafarien : le roi des Konso. Gentzen, allure décontractée et cool, détonne un peu dans ce milieu. Et pour cause : le jeune homme qui parle fort bien anglais et semble à l'aise devant les caméras, ressemble à un hippie noir urbain réintroduit dans sa culture d'origine pour maintenir les traditions ancestrales. L'homme qui ne voulait pas être roi gagnait plutôt bien sa vie comme architecte à Addis Abeba «Internet me manque un peu, avoue-t-il. » La mort de son père, roi des Konsos, en a décidé autrement. Marié depuis peu et selon la coutume, il a accepté de devenir le roi d'environ 180 000 sujets qui le respectent.

Le « rêve africain » de solidarité

Assez convaincante, il nous fait vite découvrir quel trésor il a trouvé, plus attirant que les lumières de la ville. « La solidarité, fait-il tout simplement ». De fait, le pays konso fait exception dans une Ethiopie en pleine mutation, où des centaines de milliers de paysans ne peuvent plus maintenir le mode de vie traditionnel et viennent grossir les taudis des grandes villes. En pays konso, une grande solidarité entre tous les villageois permet de maintenir la symbiose entre l'être humain et son milieu. « Aucun arbre ne peut être coupé sans l'autorisation du Roi. » Le jeune monarque veut préserver des traditions anciennes que l'écologie la plus moderne redécouvre. Ainsi, les ancêtres avaient coutume, chaque fois qu'un arbre était coupé, de replanter aussitôt des graines. Ces pratiques disparaissent ailleurs, mais l'architecte-roi veut les maintenir. « Le gouvernement envoie ses experts étudier notre mode de vie, il paraît qu'on a la meilleure vie sociale de tout le pays, ajoute Gentzen amusé. Décidément, le jeune roi ne se prend pas au sérieux, même s'il honore sa tâche consciencieusement. Partout ailleurs, la forêt éthiopienne a été brûlée et coupée. Ici, nous la préservons. »

Gentzen évoque ensuite une autre vertu cardinale nécessaire dans ces contrées : l'esprit de réconciliation. La fin du reportage le montre pensif devant des sages venus lui exposer un problème grave : lors d'un énième accrochage avec les tribus nomades voisines qui vouent une haine ancestrale aux konsos, le sang a coulé, il y a eu morts d'hommes, et intervention de l'armée. Cette fois, le visage de Gentzen est grave. « En devenant Roi, je me suis promis de ne jamais utiliser la force, mais d'assumer les fautes, de réfléchir et de parler sincèrement. » Là encore, on est surpris par le mélange de sagesse traditionnelle et de techniques modernes de « communication non violente » et « gestion des conflits ».

Pour en savoir plus, voir www.youtube.com/watch?v=_ezCxO3UpO0&feature=related

Pays inclassable, l'Ethiopie, donne d'abord le sentiment d'un destin unique, sans équivalent en Afrique : à y réfléchir de plus près, les choses sont sans doute différentes. Chacun des Etats africains détient probablement une parcelle unique, irremplaçable, du grand rêve. Le Sénégal est un pays modeste mais qui a produit deux des plus grands penseurs de la condition noire (Senghor et Cheikh Anta Diop) ; le Mali est un pays pauvre et enclavé mais au patrimoine fabuleux (qu'on songe à Djenné et Tombouctou) ; le Nigéria a une image de violence et de corruption mais sa production cinématographique (Nollywood), devenue la troisième du monde, est en train de conquérir toutes les masses africaines. On peut penser que si chaque pays d'Afrique arrive à exprimer son génie propre, sa créativité, le continent noir accomplira ses rêves et fera rêver le monde entier.



28/07/2008
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